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20/07/2009

au sujet des bagages mous

dynamo.jpg

 

 

Belle prestance, les cheveux argentés, fournis, un peu longs, à l'artiste, mais rangés bien proprement vers l'arrière, la silhouette décidée, dans un alpaga sombre et croisé, c'était une haute personnalité internationale venue d'un pays ami (ils le sont tous à les entendre jusqu'à ce que l'on soit en guerre avec eux).

 

Il avait conjugué l'amitié jusqu'à l'acceptation du couvert et du gîte chez un grand de notre république possesseur d'un pied-à-terre (de pas mal de pieds de terre) dans le fin fond de notre province ensoleillée.

 

Le visiteur portait la phrase haute et bien timbrée à l'accent seulement résiduel (montrant que l'on peut savoir parler autrement que français et pour autant parler français).

 

Il avait la dent claire, bien ravalée, dans un sourire aussi automatique que pour d'autres l'est  clignement de paupière ; l'homme était pourtant dans son pays un monstre sacré, « tueur » infatigable d'adversaires politiques.

 

Il jaillissait maintenant de la cocarde à quatre roues de son commensal au pied de l'escalier à double révolution (Ici d'ailleurs, on s'en doute, l'escalier était le seul révolutionnaire).

 

La valetaille s'affairait autour de ses bagages, attache case, serviettes de cuir fauve distendues par la raideur des dossiers, valises signées en pleine peau...

 

Soudain, de cet impedimentum, ils extraient la chose : une sorte de sac de sport, très long, cylindrique, mais désespérément mou (en fait, pas de sport du tout, ou de contorsionniste).

Ses deux anses, trop centrales, une fois agrippées luttaient bêtement contre la gravité du bissac bizarre donnant au tout un air de banane cuite saisie par le milieu.

 

Dali, la voyant, se serait exclamé : « ceci est l'antiphrase psychédélique et molle de la transmutation politique !»

 

Plus prosaïquement et par une confidence du chauffeur de cet euro master, nous apprîmes que le bagage issu du surréalisme des mieux inspirés était... le traversin de plume du boss. (Pas du gosse)

 

Pauvre chéri, le « tueur » ne supportait paraît-il aucun autre polochon et n'acceptait plus de recenser en nuits blanches ses déplacement obligés. Il avait donc fait exécuter sur mesure et en maroquinerie d'art cet étui dissimulant son péché de mollesse et sa familiarité avec les acariens (acariens et acariennes, la faute à qui donc ?)

 

Madame, à ce qu'on nous a dit, les lui offrait et en gardait un deuxième, de la même plume... (Et elle s'y connaissait en plume !)... « Mais cela ne nous regarde pas », avons-nous  précisé tout de suite au grand remisier, étant discrets par devoir et par nature.

 

La morale de cette affaire ? Vous choisirez :

 

Soit, pessimistes, vous vous rappellerez que Néron fit exécuter un esclave pour avoir oublié un pétale de rose entre le deuxième et le troisième matelas de sa litière et avoir ainsi troublé la nuit de son maître.

Soit, optimistes, vous retiendrez seulement qu'en cas de friction prolongée entre le dur et le mou, c'est toujours le dur qui perd de la matière (les vélocipédistes le savent bien : la tête de la dynamo en acier s'use plus que le latex du pneu).

 

Allez, salut, je quitte la plume !

 

 

 

 

 

 

03/07/2009

chassez le politique, il revient au galop

 

président pruneau.jpg


 

 

C'était un président de la république qui se voulait très près de son peuple (çà leur tombe dessus à un moment comme la puberté tombe sur l'adolescent). Il multipliait les visites en province et son staff (pourquoi affuble-t-on ces collaborateurs d'un nom d'emplâtre bien moulé ?), et son staff, dis-je, dans l'élaboration du programme de ces visites, privilégiait les scénarios les plus spectaculaires, les plus médiatiques pour répondre à sa crise de croissance, à ses fringales de fraîchement plébiscité.


Pull-over pour conférences de presse, petit déjeuner avec les éboueurs et je te pince le cul de la blonde d'Aquitaine (on a fait mieux depuis avec la Brune d'Italie...) et je me déguise en cosmonaute, en scaphandrier, en dératiseur...  (« encore une petite panoplie pour les étrennes ? ») et je me baffre de la bonne bouffe locale (en attendant, plus tard, de prendre de bonnes baffes nationales) : tout était validé par notre roi Midas (qui pensait encore guérir les écrouelles rien qu'en agitant les oreilles).

En fait de bouffe, Il était reçu ce jour-là par tout ce qui comptait  d'une de ces villes de Gascogne au terroir généreux. Une des spécialités y était (et y est toujours) le pruneau... je ne vous dirai pas où nous étions comme je ne vous ai pas dit quel était le président... (vous avez trouvé ? Dîtes donc mes bijoux, vous êtes drôlement futés !)

Ce qui pose problème au staff dans ce genre de situation c'est qu'on peut proposer au chef d'état de goûter à tout, du foie gras à la piquette, de la pomme de terre nouvelle à la truffe. Ici, certains avaient pronostiqué : « il n'échappera pas aux pruneaux ! » et, consciencieusement avaient sélectionné un producteur chenu en costume prune de la confrérie. Il devait donc présenter ces fruits délicieux et dénoyautés à la « gobégie » du premier des français. Pas emplâtrés du tout, ses employés s'étaient même astreints à en ingurgiter plusieurs pour s'assurer de leur bon goût et de leur innocuité (aussi le staff avait, depuis le matin, du mal à sécher).


« Sans noyaux et avec modération ! » telle était donc leur consigne à l'adresse du maître étuveur d'Ente pour sa future prestation de paladin du palais présidentiel.


Mais vous savez ce qui caractérise les rencontres entre le sommet et la base : elles sont, en politique comme en architecture, ingérables, épouvantables. Donc, après une bonne rasade de liesse populaire, de toque menottes, de bibises aux desperate house's  wifes, de tâte bébés, de rictus aux papémémésgagas, aux (im)émigrés, aux minima sociaux, aux maxi-chom'dus, et aux cul de jattes, la confusion s'installait, mère de toutes les catastrophes. Le vénérable du pruneau en toque caramel s'était fait bousculer par un confrère d'âge moyen en costume moyenâgeux et qui ramenait sa prune là où on ne l'attendait pas.


« Non, non, pas ces pruneaux ! » tenta de crier un qu'est staffé qui était à côté de moi. Son cri portait tout le ressentiment pour ce fruit en général et pour ceux en particuliers qui, non contrôlés, étaient maintenant à la vue du président. Sa supplique cependant ne put franchir les quelques mètres qui le séparaient de son maître (« on n'est pas dans la...  difficulté », murmura-t-il en se repliant sur lui-même comme blessé au ventre).


Dans la corbeille garnie de satin, Midas se saisit du plus beau spécimen de prunus medicalis, gonflé, ridé à souhait (le pruneau, pas le président... quoique) ; il le porta à sa bouche avec majesté et mastication.

Je vis bientôt ses yeux marquer la surprise quand sa mandibule reconnût, je suppose, l'obstacle du noyau. Quelques croisements de masséters plus loin, je lisais l'interrogation dans ces mêmes yeux (que je ne quittais décidément plus), interrogation que j'interprétais dans le sens de : « que vais-je faire de ce truc ? »


J'avais bien eu tort de ne pas le quitter des yeux car il se passa quelque chose entre bouche et mains qui m'échappa complètement : le noyau semblait avoir définitivement disparu. (À ma barbe en fait)


Avait-il craché le noyau droit devant (comme seuls les grands lamas savent le faire) au risque de blesser un citoyen... à l'œil (pour une fois) ?


Est-ce que ce résidu chuta subrepticement de la bouche à la main pour aussitôt être confié au député d'opposition qu'il congratula dans la foulée et qui en parut fort étonné (de la congratulation ou du relais si amicalement confié ?)

Est-ce qu'il l'avala sachant, grâce aux gens du pays, qu'en matière de pruneau il suffit de choisir : en dégustant sa chair on obtient un résultat, en absorbant le noyau on bénéficie du contraire ?


Est-ce qu'il le garda dans sa bouche, définitivement, ce qui expliquerait le défaut de langage qu'on lui connaissait : un claquement de langue, sporadique et irrépressible ?


Tout policier que j'étais, au plus près de cette personnalité, je suis désolé de vous dire que je ne puis me fixer sur aucune de ces hypothèses ; les staffeurs, consultés, non plus !


C'est bien là que se situe la grandeur des politiques : pratiquer la prudence (négocier un seul pruneau à la fois), adopter la solution la plus efficiente, la plus adaptée à leur image (laquelle fut-elle cette fois-ci ?  On ne le saura pas), telle est leur technique éprouvée dans des situations éprouvantes. Même immergés au sein de l'affection de tout un peuple (et de lui -him- RG), ils conservent leurs réflexes ; ce qui les différencient de vous, de moi.


Misère sur nous, on aurait craché par terre ou couru aux tinettes ; eux, non ! On ne joue pas dans la même cour !


Bonchoir Mesdames, bonchoir Messieurs, blop !

 

 

27/06/2009

lache-moi la grappe

 

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à André CASTERA

 

 

 

Ils boutaient le feu partout où ils passaient et l’herbe ne repoussait pas derrière eux, leur réputation n’était pas surfaite : il y avait eu par le passé des morts, et à plusieurs reprises… leur visage portait cette histoire  (Attila vu toi aussi ?)

 

De toutes façons  dans cette région l’herbe avait du mal à pousser: ce n’était que vignes, rocs et cyprès ; rocs, cyprès et vignes… avec quelques îlots de terre ocre, craquelée, creusée parfois de profonds sillons secs, seuls témoins d’une des dernières colères de la nature. En effet les rares pluies y étaient toujours diluviennes et dévastatrices comme les colères des viticulteurs de ce terroir, débordements de leur caractère aigu et cassant comme éclats du calcaire, obstiné dans l’action comme la rectitude des cyprès, mais pouvant offrir, en amitié fidèle, toute la richesse du pampre et de la treille. (Muse, lâche-moi la grappe et viens boire un coup)

 

Ce jour-là ils s’étaient réunis à l’aube, conjurés du point du jour (mais pas cons, c’est juré !), chevaliers du triste vin (et prolétaires du gagne-pain). Il leur fallait impressionner, infléchir, tordre le pouvoir et l’opinion comme forgerons torturent le fer jusqu’à la pâte souple puis molle prête à la fusion, jusqu’à la désorganisation de la matière, dans l’espoir du résultat attendu… (Celui du mendié devenant dû)

 

Cà chauffait ! Deux points rougeoyaient dans le ciel par ailleurs lie de vin : deux perceptions nimbées de feu auprès desquelles, recueillies par les pompiers, les familles des percepteur, paniquées, auraient préféré, je pense, que leur contribution soit moins directe. Je revois cette scène d’une jeune femme, épouse d’un des trésoriers, portant un bébé et en chemise de nuit, (pas le trésorier), à côté d’un des chefs du comité d’action viticole qui, tout en la rassurant, essayait d’éteindre le brasier avec le tuyau d’arrosage du jardin.

 

Pendant ce temps, avec un tractopelle, une autre équipe s’employait à creuser une tranchée au travers de la nationale. Elle abandonnait ensuite l’engin et les écailles de bitume à l’arrivée des CRS pour se reconstituer plus loin sur la voie ferrée, arrachant barrières et piètement en bois du passage à niveau, ouvrant les conduits de béton contenant les câbles des signaux et allumant, au moyen de pneus, des feux sur les câbles et près de la maison du garde-barrière. On avait l’impression, à distance, que l’on arrivait après un bombardement de la ligne.

 

Nouveau départ après une rumeur de « l’arrivée des casqués », retraite en ordre dispersé par un chemin vicinal, puis par une route départementale, retraite protégée par l’abattage d’un arbre à la tronçonneuse et en travers  du chemin. Un solide vigneron en effet après nous avoir repérés (facile : on n’avait qu’une seule voiture au service et depuis quatre ans) avait pris cette décision héroïque en sortant l’engin du coffre de son véhicule, le dernier de la file.

 

L’imagination était débridée et, à en juger par les hors-d’œuvre, le programme allait être copieux jusqu’au soir ! (Pourquoi met-on le mot œuvre au singulier dans hors d’œuvre ? J’invite les académiciens à venir voir les œuvres et les hors d’œuvres de nos amis) La course n’épargnait aucun site, ils étaient maintenant sur l’autoroute et s’acharnaient sur les cabines de péage après avoir, à plusieurs, arraché puis tordu un rail de sécurité pour le mettre perpendiculaire aux voies… testant ainsi le freinage des véhicules des touristes ! (Oh, la prévention routière, qu’en dites vous ?)

 

Nous les suivions comme nous pouvions, c’était notre boulot… mais il ne s’agissait pas, dans ces circonstances,  de les fréquenter de trop près. Ailleurs pourtant ils étaient souvent très policés (j’ose), voire pleins d’humour : « ressert un verre à Monsieur le commissaire, comme çà il aura plus de mal à nous espionner ».

 

Deux de nos collègues du département voisin s’étaient retrouvés dans le canal du Midi et leur véhicule avait été incendié, deux autres avaient été conduits par un groupe de manifestants à l’aéroport du chef lieu et forcés de monter dans l’avion en partance pour Paris… ces actions mémorables, décidées sans préméditation, avaient été toujours accompagnées du commentaire : « allez porter de notre part le bonjour à vos chefs ! »

 

Depuis, nos collègues de ce département avaient obtenu l’autorisation de ne plus les suivre ! Les chanceux !

 

Ils auraient pu au moins nous passer du matériel… des voitures par exemple : pas possible, trop compliqué au plan administratif : alors nous allions attendre les Huns (qui n’étaient pas suivis par les autres) à la limite du département, voulant éviter qu’ils nous déboulent par surprise !

 

Et nous y allions avec notre fameuse Talbot Horizon, blanc bidet, qui callait à chaque démarrage trop brusque… (à cheval sur mon bidet, l’important c’est de patiner !) Talbot qui hantait les rêves de nos viticulteurs et dont l’éclat au soleil faisait sursauter les vaches dans les prés. Cette rossinante, besogneuse, faisait ce qu’elle pouvait mais se refusait absolument à sauter pardessus les arbres couchés par les tronçonneurs de l’impossible et même à rattraper une 4L des champs contenant quatre ou cinq viticulteurs bourrés des lourdes toxines de la colère.

 

Il y avait un bon moment que nous ne les avions plus en vue et nous opérions des allers et retours sur la nationale gouttière de toute concentration potentielle : étions-nous dans l’œil ou hors de portée du cyclone ? Tout était calme, pas le moindre feu d’herbes sur les bas-côtés, pas d’inscriptions à la peinture ni de panneaux tordus. La route se fermait d’un coup sur un virage serré à droite, plus qu’une visibilité à dix mètres : « il y a après une longue ligne droite, ils ont dû stationner plus loin » affirma le conducteur qui emprunta le virage assez rapidement, beaucoup trop même car, dès la sortie de la courbe, les viticulteurs étaient là, garés le long de la route.

 

Il était trop tard pour nous arrêter, il fallait filer et vite car, tels les animaux du Capitole, certains avaient reconnu l’ennemi à l’horizon (l’Horizon dans notre cas) et  cancanaient fort en nous montrant du doigt et du bras (… nous allions, sûr, tomber sur un bec).

 

Après s’être soulagée de deux cents grammes de calamine en un pet de canon de quarante notre monture, compatissante, nous transporta en un souffle et au maximum de ses moyens à plusieurs virages de la horde. (Dictionnaire     Pet = petit vent bruyant venant des profondeurs ; ex. : un pet de grotte, de moteur) Il fut décidé de se planquer et de laisser passer la chenille (car « c’est la chenille qui redémarre… ») pour la suivre à nouveau, à distance. Un chemin creux, salvateur, fut tenté ; l’ombre d’un bosquet, sollicitée.

 

Mais les règles de la feinte sont rigides et les rappels à l’ordre sévères : n’ayant sous la main ni marteau-pilon pour modifier les formes de la carrosserie, ni même de filet de camouflages pour en cacher la couleur, l’éclat blanc glacier nous fut fatal, il frappa sans ménagement les prunelles rurales embarquées à toute petite vitesse à notre recherche et agaça les nerfs optiques (y reliés) de telle manière que bientôt toute la meute à roulette était agglomérée à l’entrée de notre chemin cul de sac. (Quel sac de nœuds !)

 

« Démarre et fais gaffe de ne pas caler !»

 

Miraculeusement la Talbot retrouva les instincts de ces ancêtres, les bolides des années trente, elle s’arracha à la poussière et aux rognons de silex de la piste et jailli d’un bond à l’intersection avec la nationale alors qu’un groupe d’homme s’y formait, menaçant. Personne sur la nationale coupée sans hésitation, personne sous les roues non plus, tant mieux ! La rampe de lancement de la fusée était restée dégagée, ouf !

 

Je n’avais eu le temps que de voir un viticulteur que je connaissais bien s’écarter de ma portière qu’il s’apprêtait à ouvrir et frapper le côté de la voiture avec une massette qu’il avait à bout de bras. Les cinq kilos de fonte et de bois explosèrent la vitre arrière droite et finirent sur le tapis de sol entre les jambes d’un de mes inspecteurs.

 

Une fois rendus dans un lotissement en construction à proximité, réfugiés derrière un bulldozer, moteur éteint, nous récupérions notre souffle et comptions nos membres et extrémités (tous miraculeusement présents à l’appel) quand l’inspecteur assis derrière moi exhiba l’outil contondant et déclara : « ils sont vraiment à la masse ! ».

 

Un fou rire général s’installa tandis que circulait la massette ainsi que des jeux de mots sur les masses critiques, massepains et autres masseturbins… « Et si nous leur faisions un plan de masse ? » tenta un dernier intervenant qui expliqua que le lanceur de marteau, que nous connaissions tous, garait sa modeste Mercédes chaque soir, dans une rue du bourg, au pied de sa demeure (très modeste… aussi, avec ses quatorze pièces). « Il ne s’agit pas de s’en prendre à lui… mais à sa caisse : quelques clous dépassent qu’il faudrait enfoncer ! »

 

Je me sentis bien seul à m’indigner de ces idées anti-professionnelles (déontologie, que d’assassinats d’amour-propre sont commis en ton nom ) et à expliquer que je voulais garder cette prise de guerre dans mon bureau, aux côtés des boulons, tire-fond, galets, pavés, marrons de terre, fusées anti-grêle, cocktails Molotov, couvercles de cocottes-minute et diverses autres délicats objets que j’y conservais comme autant de témoignage de l’affection que les foules portent à ceux qui sont chargés de les protéger (d’ailleurs le plus souvent contre elles-mêmes).

 

Je cassais l’ambiance, définitivement : j’étais bien dans mon rôle de patron !

 

La massette, je ne l’ai pas gardée : je l’ai apportée, quelques semaines plus tard, dans un joli paquet-cadeau avec bolduc itou itou, à un pot qu’avaient organisé nos agriculteurs calmés par une aide de l’état… les principaux dirigeants y étaient présents en responsabilité de confédération générale des vignerons du midi et en costume (ils avaient quitté pour cela le chapeau de brousse et la parka du comité d’action viticole)

 

Je tendis la massette à celui avec lequel j’avais le plus d’affinité et je lui lançais à haute voix pour que bien du monde puisse l’entendre : « tenez vous rendrez çà à Q…on ne voudrait pas l’en priver, vous lui exprimerez par la même occasion tout notre bon souvenir… »

 

Mon correspondant qui connaissait bien son gars me dit : « il vous a balancé çà dessus ? », et, sans attendre la réponse (qu’il connaissait) il enchaîna : « c’est pas un mauvais gars, je vous le ferai connaître… qu’est-ce que vous entendez par votre bon souvenir ? »

 

Les autres dirigeants qui souriaient à l’évocation de notre problème d’homologation du lancer de marteau, se rapprochèrent d’un coup et soucieux pour percevoir ma réponse.

 

Je pris un air mystérieux et redis : « notre bon souvenir… il comprendra » ; puis, me ravisant pour ne pas qu’ils aient l’impression que notre réplique allait être physique (c’était quand même le pays du rugby), j’enchaînais :

 

« Qui émet un avis pour une décoration, une entrée dans la fonction publique, un marché public ? Qui est consulté pour une faveur, un passe-droit, un choix de candidat politique, souvent même pour un emploi privé de confiance, voire un emploi tout court (il y en avait encore, en France et même dans de petites provinces), qui écrit ce qu’il veut dans des fiches et des dossiers qui sont bien conservés, par noms de famille, et pour des générations ? »

 

Il y eut un grand silence au travers duquel on pouvait sentir s’envoler des fantômes de mérite agricole, de primes à la vache, d’aides à l’installation, de commandes de cavistes de personnalités, de « placement » du petit, de carrières politiques débutantes etc. etc.

 

Content de mon effet, je m’emparais d’un verre rempli d’un bon vin rouge de leur terroir.

 

(vin pour lequel j’avais fait un rapport indiquant qu’il alimentait passablement les chais d’une région à la viticulture beaucoup plus haut de gamme que la notre… si, si, avec les numéros des citernes, leur itinéraire, leur chrono, et même les arrivées  au caves du cru classé attestées par nos collègues du lieu… Par retour, Paris m’avait demandé à l’époque de m’intéresser à autre chose qu’au cul des camions)

 

Je levais ensuite ce verre solennellement en direction de mes hôtes et j’ajoutais simplement :

« Bien sûr, je plaisantais ! A votre santé ! Ce vin décidément on dirait du … »

(Non, je ne vous mettrai pas même l’initiale)

 

Ah vous m’avez crû, pour les crus ?

 

Je plaisantais, bien sûr.