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27/06/2009

lache-moi la grappe

 

Riches_Heures_du_duc_de_Berry_septembre.jpg
à André CASTERA

 

 

 

Ils boutaient le feu partout où ils passaient et l’herbe ne repoussait pas derrière eux, leur réputation n’était pas surfaite : il y avait eu par le passé des morts, et à plusieurs reprises… leur visage portait cette histoire  (Attila vu toi aussi ?)

 

De toutes façons  dans cette région l’herbe avait du mal à pousser: ce n’était que vignes, rocs et cyprès ; rocs, cyprès et vignes… avec quelques îlots de terre ocre, craquelée, creusée parfois de profonds sillons secs, seuls témoins d’une des dernières colères de la nature. En effet les rares pluies y étaient toujours diluviennes et dévastatrices comme les colères des viticulteurs de ce terroir, débordements de leur caractère aigu et cassant comme éclats du calcaire, obstiné dans l’action comme la rectitude des cyprès, mais pouvant offrir, en amitié fidèle, toute la richesse du pampre et de la treille. (Muse, lâche-moi la grappe et viens boire un coup)

 

Ce jour-là ils s’étaient réunis à l’aube, conjurés du point du jour (mais pas cons, c’est juré !), chevaliers du triste vin (et prolétaires du gagne-pain). Il leur fallait impressionner, infléchir, tordre le pouvoir et l’opinion comme forgerons torturent le fer jusqu’à la pâte souple puis molle prête à la fusion, jusqu’à la désorganisation de la matière, dans l’espoir du résultat attendu… (Celui du mendié devenant dû)

 

Cà chauffait ! Deux points rougeoyaient dans le ciel par ailleurs lie de vin : deux perceptions nimbées de feu auprès desquelles, recueillies par les pompiers, les familles des percepteur, paniquées, auraient préféré, je pense, que leur contribution soit moins directe. Je revois cette scène d’une jeune femme, épouse d’un des trésoriers, portant un bébé et en chemise de nuit, (pas le trésorier), à côté d’un des chefs du comité d’action viticole qui, tout en la rassurant, essayait d’éteindre le brasier avec le tuyau d’arrosage du jardin.

 

Pendant ce temps, avec un tractopelle, une autre équipe s’employait à creuser une tranchée au travers de la nationale. Elle abandonnait ensuite l’engin et les écailles de bitume à l’arrivée des CRS pour se reconstituer plus loin sur la voie ferrée, arrachant barrières et piètement en bois du passage à niveau, ouvrant les conduits de béton contenant les câbles des signaux et allumant, au moyen de pneus, des feux sur les câbles et près de la maison du garde-barrière. On avait l’impression, à distance, que l’on arrivait après un bombardement de la ligne.

 

Nouveau départ après une rumeur de « l’arrivée des casqués », retraite en ordre dispersé par un chemin vicinal, puis par une route départementale, retraite protégée par l’abattage d’un arbre à la tronçonneuse et en travers  du chemin. Un solide vigneron en effet après nous avoir repérés (facile : on n’avait qu’une seule voiture au service et depuis quatre ans) avait pris cette décision héroïque en sortant l’engin du coffre de son véhicule, le dernier de la file.

 

L’imagination était débridée et, à en juger par les hors-d’œuvre, le programme allait être copieux jusqu’au soir ! (Pourquoi met-on le mot œuvre au singulier dans hors d’œuvre ? J’invite les académiciens à venir voir les œuvres et les hors d’œuvres de nos amis) La course n’épargnait aucun site, ils étaient maintenant sur l’autoroute et s’acharnaient sur les cabines de péage après avoir, à plusieurs, arraché puis tordu un rail de sécurité pour le mettre perpendiculaire aux voies… testant ainsi le freinage des véhicules des touristes ! (Oh, la prévention routière, qu’en dites vous ?)

 

Nous les suivions comme nous pouvions, c’était notre boulot… mais il ne s’agissait pas, dans ces circonstances,  de les fréquenter de trop près. Ailleurs pourtant ils étaient souvent très policés (j’ose), voire pleins d’humour : « ressert un verre à Monsieur le commissaire, comme çà il aura plus de mal à nous espionner ».

 

Deux de nos collègues du département voisin s’étaient retrouvés dans le canal du Midi et leur véhicule avait été incendié, deux autres avaient été conduits par un groupe de manifestants à l’aéroport du chef lieu et forcés de monter dans l’avion en partance pour Paris… ces actions mémorables, décidées sans préméditation, avaient été toujours accompagnées du commentaire : « allez porter de notre part le bonjour à vos chefs ! »

 

Depuis, nos collègues de ce département avaient obtenu l’autorisation de ne plus les suivre ! Les chanceux !

 

Ils auraient pu au moins nous passer du matériel… des voitures par exemple : pas possible, trop compliqué au plan administratif : alors nous allions attendre les Huns (qui n’étaient pas suivis par les autres) à la limite du département, voulant éviter qu’ils nous déboulent par surprise !

 

Et nous y allions avec notre fameuse Talbot Horizon, blanc bidet, qui callait à chaque démarrage trop brusque… (à cheval sur mon bidet, l’important c’est de patiner !) Talbot qui hantait les rêves de nos viticulteurs et dont l’éclat au soleil faisait sursauter les vaches dans les prés. Cette rossinante, besogneuse, faisait ce qu’elle pouvait mais se refusait absolument à sauter pardessus les arbres couchés par les tronçonneurs de l’impossible et même à rattraper une 4L des champs contenant quatre ou cinq viticulteurs bourrés des lourdes toxines de la colère.

 

Il y avait un bon moment que nous ne les avions plus en vue et nous opérions des allers et retours sur la nationale gouttière de toute concentration potentielle : étions-nous dans l’œil ou hors de portée du cyclone ? Tout était calme, pas le moindre feu d’herbes sur les bas-côtés, pas d’inscriptions à la peinture ni de panneaux tordus. La route se fermait d’un coup sur un virage serré à droite, plus qu’une visibilité à dix mètres : « il y a après une longue ligne droite, ils ont dû stationner plus loin » affirma le conducteur qui emprunta le virage assez rapidement, beaucoup trop même car, dès la sortie de la courbe, les viticulteurs étaient là, garés le long de la route.

 

Il était trop tard pour nous arrêter, il fallait filer et vite car, tels les animaux du Capitole, certains avaient reconnu l’ennemi à l’horizon (l’Horizon dans notre cas) et  cancanaient fort en nous montrant du doigt et du bras (… nous allions, sûr, tomber sur un bec).

 

Après s’être soulagée de deux cents grammes de calamine en un pet de canon de quarante notre monture, compatissante, nous transporta en un souffle et au maximum de ses moyens à plusieurs virages de la horde. (Dictionnaire     Pet = petit vent bruyant venant des profondeurs ; ex. : un pet de grotte, de moteur) Il fut décidé de se planquer et de laisser passer la chenille (car « c’est la chenille qui redémarre… ») pour la suivre à nouveau, à distance. Un chemin creux, salvateur, fut tenté ; l’ombre d’un bosquet, sollicitée.

 

Mais les règles de la feinte sont rigides et les rappels à l’ordre sévères : n’ayant sous la main ni marteau-pilon pour modifier les formes de la carrosserie, ni même de filet de camouflages pour en cacher la couleur, l’éclat blanc glacier nous fut fatal, il frappa sans ménagement les prunelles rurales embarquées à toute petite vitesse à notre recherche et agaça les nerfs optiques (y reliés) de telle manière que bientôt toute la meute à roulette était agglomérée à l’entrée de notre chemin cul de sac. (Quel sac de nœuds !)

 

« Démarre et fais gaffe de ne pas caler !»

 

Miraculeusement la Talbot retrouva les instincts de ces ancêtres, les bolides des années trente, elle s’arracha à la poussière et aux rognons de silex de la piste et jailli d’un bond à l’intersection avec la nationale alors qu’un groupe d’homme s’y formait, menaçant. Personne sur la nationale coupée sans hésitation, personne sous les roues non plus, tant mieux ! La rampe de lancement de la fusée était restée dégagée, ouf !

 

Je n’avais eu le temps que de voir un viticulteur que je connaissais bien s’écarter de ma portière qu’il s’apprêtait à ouvrir et frapper le côté de la voiture avec une massette qu’il avait à bout de bras. Les cinq kilos de fonte et de bois explosèrent la vitre arrière droite et finirent sur le tapis de sol entre les jambes d’un de mes inspecteurs.

 

Une fois rendus dans un lotissement en construction à proximité, réfugiés derrière un bulldozer, moteur éteint, nous récupérions notre souffle et comptions nos membres et extrémités (tous miraculeusement présents à l’appel) quand l’inspecteur assis derrière moi exhiba l’outil contondant et déclara : « ils sont vraiment à la masse ! ».

 

Un fou rire général s’installa tandis que circulait la massette ainsi que des jeux de mots sur les masses critiques, massepains et autres masseturbins… « Et si nous leur faisions un plan de masse ? » tenta un dernier intervenant qui expliqua que le lanceur de marteau, que nous connaissions tous, garait sa modeste Mercédes chaque soir, dans une rue du bourg, au pied de sa demeure (très modeste… aussi, avec ses quatorze pièces). « Il ne s’agit pas de s’en prendre à lui… mais à sa caisse : quelques clous dépassent qu’il faudrait enfoncer ! »

 

Je me sentis bien seul à m’indigner de ces idées anti-professionnelles (déontologie, que d’assassinats d’amour-propre sont commis en ton nom ) et à expliquer que je voulais garder cette prise de guerre dans mon bureau, aux côtés des boulons, tire-fond, galets, pavés, marrons de terre, fusées anti-grêle, cocktails Molotov, couvercles de cocottes-minute et diverses autres délicats objets que j’y conservais comme autant de témoignage de l’affection que les foules portent à ceux qui sont chargés de les protéger (d’ailleurs le plus souvent contre elles-mêmes).

 

Je cassais l’ambiance, définitivement : j’étais bien dans mon rôle de patron !

 

La massette, je ne l’ai pas gardée : je l’ai apportée, quelques semaines plus tard, dans un joli paquet-cadeau avec bolduc itou itou, à un pot qu’avaient organisé nos agriculteurs calmés par une aide de l’état… les principaux dirigeants y étaient présents en responsabilité de confédération générale des vignerons du midi et en costume (ils avaient quitté pour cela le chapeau de brousse et la parka du comité d’action viticole)

 

Je tendis la massette à celui avec lequel j’avais le plus d’affinité et je lui lançais à haute voix pour que bien du monde puisse l’entendre : « tenez vous rendrez çà à Q…on ne voudrait pas l’en priver, vous lui exprimerez par la même occasion tout notre bon souvenir… »

 

Mon correspondant qui connaissait bien son gars me dit : « il vous a balancé çà dessus ? », et, sans attendre la réponse (qu’il connaissait) il enchaîna : « c’est pas un mauvais gars, je vous le ferai connaître… qu’est-ce que vous entendez par votre bon souvenir ? »

 

Les autres dirigeants qui souriaient à l’évocation de notre problème d’homologation du lancer de marteau, se rapprochèrent d’un coup et soucieux pour percevoir ma réponse.

 

Je pris un air mystérieux et redis : « notre bon souvenir… il comprendra » ; puis, me ravisant pour ne pas qu’ils aient l’impression que notre réplique allait être physique (c’était quand même le pays du rugby), j’enchaînais :

 

« Qui émet un avis pour une décoration, une entrée dans la fonction publique, un marché public ? Qui est consulté pour une faveur, un passe-droit, un choix de candidat politique, souvent même pour un emploi privé de confiance, voire un emploi tout court (il y en avait encore, en France et même dans de petites provinces), qui écrit ce qu’il veut dans des fiches et des dossiers qui sont bien conservés, par noms de famille, et pour des générations ? »

 

Il y eut un grand silence au travers duquel on pouvait sentir s’envoler des fantômes de mérite agricole, de primes à la vache, d’aides à l’installation, de commandes de cavistes de personnalités, de « placement » du petit, de carrières politiques débutantes etc. etc.

 

Content de mon effet, je m’emparais d’un verre rempli d’un bon vin rouge de leur terroir.

 

(vin pour lequel j’avais fait un rapport indiquant qu’il alimentait passablement les chais d’une région à la viticulture beaucoup plus haut de gamme que la notre… si, si, avec les numéros des citernes, leur itinéraire, leur chrono, et même les arrivées  au caves du cru classé attestées par nos collègues du lieu… Par retour, Paris m’avait demandé à l’époque de m’intéresser à autre chose qu’au cul des camions)

 

Je levais ensuite ce verre solennellement en direction de mes hôtes et j’ajoutais simplement :

« Bien sûr, je plaisantais ! A votre santé ! Ce vin décidément on dirait du … »

(Non, je ne vous mettrai pas même l’initiale)

 

Ah vous m’avez crû, pour les crus ?

 

Je plaisantais, bien sûr.

 

 

21/06/2009

du fleuve à l'oued

 

oued-.jpg

 

 

Les lois sont des toiles d’araignées

à travers lesquelles passent les grosses mouches

et où restent les petites.

Honoré de Balzac (La Maison Nucingen)

 

 


Les petits ruisseaux font les grandes rivières, peut-être, mais je peux vous dire que certains grands fleuves terminent en oueds (et pas bel, l’oued !)

Le fleuve ? C’est la répression nécessaire et inhérente à toute concentration d’hommes, elle irrigue le tissu social comme le cours d’eau irrigue les grandes plantations… en son absence pas de sécurité, plus de libertés, plus d’économie, plus de propriété, plus de confort ! (bazar et  haschisch-in…)

Est-il grand le fleuve ? Oh, que oui ! A preuve les annonces urbi et orbi de la « tolérance zèro » (makasch si vous voulez, mais zéro est arabe…lui  aussi), les baisses successives des chiffres de la délinquance (depuis qu’ils baissent en pourcentage ils devraient être négatifs en chiffres, labez !)… Le citoyen est ébaudi de tant d’efficacité répressive… au moins au niveau des intentions… mais le temps qu’il vous confie son émerveillement, on lui a rectifié le portrait ou tiré son téléphone portable (« pas grave, j’irai pas porter plainte, çà sert à rien : la statistique sera encore meilleure la prochaine fois ! »)

Le fleuve ne coule pas partout : que de digues protégeant politiques, anciens combattants, patrons dégraisseurs, chefs d’entreprise fraudeurs, golden boyfriends, traderydérap, show-bizeurs, jetseteurs, gros commerçants, gros paysans, (gros cons… souvent), journalistes graveleux, recruteurs négriers, donneurs de travail au noir, Jean du Sentier, Abdallah de la Tour d’Argent, Omar du Dupuis de Petrole (à l’américaine) et Rachid dié souk  etc. ! (le « etc. » contient le meilleur mais ne sera communiqué qu’après abonnement à ma lettre confidentielle.)

Leurs remblais sont certes minés par quelques ragondins obstinés (quelques policiers et juges mutants) mais ces animaux sont déclarés nuisibles : on peut donc les chasser sans permis en toute période de l’année et même avec une parapluie bulgare. (ou au Bull, gare !)

Il coule par ici, le fleuve ! Ici, le long de la route où les grands délinquants, pères de familles, s’autorisent à rouler à un kilomètre heure au-dessus de la limite de vitesse pour aller stationner sans payer l’octroi! Ah les assassins, les terroristes, les sous citoyens ! Vite installons radars et horodateurs,  nouveaux moulins au fil de l’eau, à portée de main et de carnet à souche !

Il coule par là le fleuve, menaçant les terres limoneuses et peu fixées de la liberté d’expression. Il s’y perd en bras et méandres : les bras des délits de diffamation, d’atteinte à la vie privée, d’atteinte à certaines minorités protégées et les méandres du secret défense, du secret professionnel, du devoir de réserve

(La France, pays de Rabelais, Molière, Voltaire, Cambronne, Zola, Renan, Hallier, de la polémique musclée a onques  laissé place à la « Flance », terre du consensus obligé et pâteux !)

Il coule enfin dans les grands marais de l’environnement et de la santé publique où chantent les cols verts de l’écologie et les canards mandarins de la médecine, malheur à celui qui pique nique en zone confisquée ou qui fumote en aire publique… il est piégé puis mis au carcan par nos nouveaux et brillants lieutenants de louveterie… et même ses enfants le renient ! (oh papa, la maîtresse a dit…)

Vous m’objecterez :

-« la répression coule n’importe comment mais elle coule tout de même »

Et je vous répondrai :

-« d’accord, mais on est loin de la tolérance zéro car le fleuve a déjà pas mal perdu ses eaux… voyons donc de quoi il accouchera ! »

Vous, alors :

-« Rassurez-moi, pas moins que d’une rivière quand même ?»

Las, c’est compter sans les grandes gravières et les grandes sablières que son cours doit traverser maintenant : celles des juges et auxiliaires de justice (occis, l’air de justice ?) Quand ils se permettent d’attendre la récidive pour condamner et, qu’après x récidives, ils ne condamnent pas au tarif prévu par le législateur, quand ils s’octroient purement et simplement le droit  de ne pas poursuivre, de classer sans suite, de ne pas faire appliquer la peine, de réduire la peine en cours d’exécution, de ne pas prononcer de peines complémentaires, d’admettre de fausses insolvabilités, de fausses possibilités de réinsertion… la répression n’existe  quasiment plus.

S’est-elle évaporée ou circule-t-elle en réseau souterrain ? Stagne-t-elle en nappe phréatique… ? En tous cas on a du mal à la voir : un petit filet d’eau par ci (en dehors du grand courant resté au bord de la route), un puits artésien par là (quand quelque tueur ou violeur donne des conférences de presse sur sa réhabilitation avant de replonger pour de bon, mettant bêtement tout ce beau monde dans l’embarras)… le paysage se dessèche irrémédiablement.

Vous voyez encore de l’eau ? Méfiez-vous ce n’est peut-être qu’un mirage. Vous le comprendrez mieux quand je vous aurai dit qu’il n’y a pas de police prévue pour rechercher systématiquement les condamnés  ayant échappé à l’arrestation, pas de chasseurs de primes non plus (on est pas des cove bois, tout de même quand même !), pas même une possibilité sérieuse de retrouver ces malfaisants par hasard : car il y a bien des diffusions de recherchés mais elles sont quasi-inefficaces, les contrôles d’identité n’étant permis que dans des circonstances très rares.

Au secours, on y est dans le fond aride de l’oued ! Il n’y a plus d’eau, de la bonne eau de la répression dont nous rêvons tous pour qu’elle emporte les autres (mais oui, mais oui, à moi on ne raconte pas le contraire !). C’est chaud (les fennecs rodent) et il nous faut encore marcher… et, en fait d’eau, maintenant, il nous faut bien accepter la tolérance zéro.

Demi-tour, vite, tant qu’il nous reste quelques forces, retournons au bord de la grande route avec ses moulins au fil du courant, auprès des politiques et de leurs moulins à parole, vers l’oasis. (et tant pis si ce ne sont que mirages !)

Dès notre retour auprès d’eux nous y chanterons que nous sommes contre la répression et que nous ne buvons pas de cette eau !

Dites, il faut un sacré orage pour que l’oued, lui, devienne un vrai fleuve ! (Inch Allah !)

20/04/2009

la chute de Constantinople

rolland.jpg





Lors du siège de Constantinople qu’est-ce qu’ils faisaient ? Ils étaient en réunion pour discuter du sexe des anges !


Le sexe des anges je ne sais si on l’a trouvé depuis … quoique, si je me rappelle bien Gabriel, l’Archange, comme par hasard, a pu annoncer à Marie qu’elle allait mettre au monde un fils ; comment le savait-il ?


Moi, on m’a dit qu’on les avait vus souvent ensemble et qu’elle lui donnait du « mon cher ange » à tout propos… alors ?


Mais cela ne nous regarde pas.





-§-




A propos d’anges devenus démons je vais vous conter l’histoire des anti-TGV avant de revenir à Constantinople…


Les anti-TGV (qui n’acceptaient pas le tracé décidé par l’état et la SNCF pour la ligne Sud-est) nous ravageaient toute la région : c’était, un ramassis de personnes d’habitude calmes d’origine très différentes :


de gros bourges ayant leur résidence pas secondaire, mais tertiaire ou x-iaire « en pays d’Aix au mètre carré, ma chère, aussi cher qu’à Paris… si… si ! »,


de gros viticulteurs aux AOC et côtes dorées («en caves particulières d’Aix, du Rhône… vous voyez »),


mais aussi de maigres producteurs de melons (« de Cavaillon…con ! » ; « T’en veux un sur la tronche ! »)

et enfin de retraités, desséchés au soleil, déjà installés le long de la voie ferrée devenue obsolète (« rapport à ce que c’était moins cher, là, Monsieur, rapport au bruit… » ; « C’est vrai, on est sourds, mais quand même, le TGV… ! »)


C’était l’ancien régime faisant donner les manants contre les substructures du chemin de fer. Bourges « césannisés » et hauts couturiers en vin rameutaient la troupe, fournissaient conseil et intendance mais observaient les combats à la lorgnette… à défaut d’avoir le courage, ils avaient le vice !


L’armée des gueux était elle très mobile, très motivée, elle courait sur les voies, de jour, de nuit, y manoeuvrait signaux et aiguillages, y déposaient des déblais, des melons (con !), y allumaient des feux, ou s’y regroupaient en bandes et banderoles.


Ce gentil remue-ménage ne nous ménageait pas du tout.


Nous sur le terrain nous n’avions ni moto trial ni 4/4 pour grimper sur les ballasts, ni moyens autonome d’éclairage, ni radios assez efficaces pour retrouver et observer les protestataires.


Quant à nos supérieurs, en cellule de crise à la préfecture, ils « crisaient » de passer vêpres, laudes et matines à attendre des informations sur les déplacements des anti-TGV, sur l’issue des engagements des gendarmes mobiles et surtout sur la physionomie du trafic ferroviaire… passé, avant l’heure, de rapide ou express à la TGV (entendre : très grande vulnérabilité).


Les usagers répandus sur les voies, excédés, faisaient assez souvent déguerpir les coalisés, résultat que n’arrivaient pas à l’obtenir les forces de l’ordre qui arrivaient après la bataille…


Les clients de la SCNF en déroute se retournaient alors contre les gendarmes mobiles… on déraillait complètement !


Présent à la cellule de crise, j’y côtoyait Préfet, Secrétaire Général, Directeur de Cabinet, Commandants des CRS, des Gendarmes Mobiles, des Pompiers, Colonel de Gendarmerie, Directeur Régional de la SNCF… tout le gratin des chefs de service suspendu aux crachotements des radios et au cliquetis des télex…


On me fit vite comprendre que « l’on était un peu juste en renseignement prévisionnel » et que « cela indisposait… »… c’était le Directeur de Cabinet qui s’épanchait ainsi vers moi, « amicalement ».


J’expliquais les difficultés techniques auxquelles étaient confrontés mes gars sur le terrain, on compatit poliment mais sans plus et le colonel de gendarmerie profitait à plein de notre hémiplégie pour mettre en valeur les quelques tuyaux qui lui parvenaient.


Au bout d’un moment j’en eus ma claque (à tous les sens du terme) et je décidais de rejoindre mes fantassins pour une meilleure édition du Courrier du Rail en emportant le matériel haut de gamme réservé à notre section anti-terroriste (lunettes de vision nocturne, scanner…).


Le pépé tremblotant, ancien concierge à Nanterre, mobilisé pour un dernier combat anti-TGV, serait bien surpris d’apprendre être promu ennemi public patenté dans l’activisme international… peu importe, la ligne desservait bien l’Europe et les trublions terrorisaient bien la préfecture !


Je demandais à un commissaire en stage dans mon service de me remplacer auprès des sommités. Promu après une longue carrière d’inspecteur à la très virile PJ, il avait quelques difficultés à se familiariser avec les finasseries et les « cabiniaiseries » des RG.


Je lui expliquais donc qu’il lui faudrait transmettre les renseignements à l’interlocuteur le plus important du dispositif, le préfet s’il était là, le secrétaire général sinon, le directeur de cabinet à défaut. Je lui rappelais surtout qu’il ne devait pas être coiffé sur le poteau par les gendarmes…


« Pas de problèmes, j’assurerai !T’inquiètes ! »


Je rejoignais donc la partie géante de colin-maillard, cache-cache et train-prisonnier réunis qui se jouait en rase campagne et sitôt arrivé diffusait, quasiment en continu, nouvelles fraîches et détaillées à destination de mon collègue en cellule de pénitence.


Quelques heures après, quand mes poilus furent rompus à l’usage des merveilles techniques dont je les avais dotés, je décidais de rejoindre le palais du gouverneur pour récolter les lauriers que notre efficacité et notre mérite évidents avaient dû y préparer.


En sueur, je fus fraîchement accueilli (ce qui n’est pas bon : risque de congestion), accueilli, dis-je, par le pinacle à peine modifié (le préfet était décidemment absent, le secrétaire général présidait la crise, le colonel avait renforcé son état major sur place, tiens !).


« Ah, bonjour monsieur le commissaire, on va peut-être, grâce à vous, avoir des renseignements de votre service… heureusement qu’il y avait le Colonel de Gendarmerie ! » me lança sur un ton de reproche passablement hautain le plénipotentiaire secrétaire général.


Je vis aussi un œil mauvais s’allumer dans l’orbite « énarclué » du directeur de cabinet qui, par principe, ne nous aimait pas (c’était son droit…)
Je livrais donc, la gorge serrée, les dernières nouvelles du front, les chiffres, l’état d’esprit de nos protagonistes avec, en bonus, le paysage et l’ambiance, (n’oubliant ni le chant des grillons, ni la déroute des hérissons !)


Le colonel tenta quelques interventions que j’interrompis sèchement par des :

« Moi qui vient du terrain je peux vous dire que… » sur lesquels il ne pouvait pas surenchérir…


Le secrétaire général me remercia avec un peu plus de chaleur et je rejoignis mon commissaire stagiaire que je trouvais en pleine dépression, près de l’abandon de carrière !


Il me conta les choses de la manière suivante :


« Dès que j’ai voulu donner au préfet ou au secrétaire général les messages que tu m’envoyais, le directeur de cabinet s’est interposé et m’a demandé de les lui fournir et à lui seul.


Soit il oubliait d’en parler “au-dessus”, soit il le faisait sans dire que c’était notre production.


Le colonel, lui, se montrait particulièrement zélé et renseignait directement le préfet ou le secrétaire en ajoutant parfois : « les RG ne vous ont pas dit que… » parfois même pour des infos à nous que le directeur lui avait montrées… »


La fatigue accumulée faisant mauvais ménage avec la colère, je pris la pile des doubles des messages que mon intérimaire avait eu la sagesse de garder et je rejoignis le SG en conversation avec le colonel. Le directeur de cabinet emboîta instinctivement mes pas car, connaissant mon tempérament, il se doutait que la vraie bataille du rail allait débuter. Il ne fut pas déçu.


J’agressais véritablement les deux hauts responsables, ignorant le béni oui oui à cinq galons.


« Comment avez-vous pu dire ou laisser dire en public que les RG n’avaient pas assuré alors que j’ai ici le chrono minute par minute de tout ce qui a été communiqué à monsieur le directeur… »


« Ce n’est pas de notre faute si celui-ci n’a pas fait son travail par – j’essaye de le croire- négligence et si la gendarmerie à voulu nous enfoncer à bon compte… notre mission a été assurée, et avec efficacité, compte tenu des circonstances et du matériel, je peux le prouver devant qui que ce soit.


D’ailleurs je vous demanderai, monsieur le secrétaire général, de rendre compte de cet incident à monsieur le préfet. »


Le directeur de cabinet palissait voyant sa côte baisser à cause de ces … de RG et le colonel tentait des « mais non, mais non, cher ami, au contraire nous avons tous apprécié une très bonne collaboration avec vos services …»


Je ne quittais plus les lieux jusqu’à la fin du maintien de l’ordre, l’ambiance y était tendue mais seulement professionnelle… c’est tout ce que je demandais.


Le lendemain je fus reçu par le préfet, homme très fin et très connaisseur de la nature humaine : il ne parla pas de l’algarade et je fus obligé de l’évoquer devant lui comme je l’ai fait devant vous.


Je vis très vite qu’il avait été informé de celle-ci en par le menu (le secrétaire général était d’ailleurs très menu…)… le taulier, dis-je, me confia que la plus grande difficulté, dans ce type de conformation en cellule de crise, est de casser « les mauvais réflexes corporatifs, carriéristes et hiérarchiques » qui y prospèrent et qui peuvent mettre à mal des efforts consentis sur le terrain.


Il me dit même : « de temps en temps on a l’impression qu’on souffre de la maladie d’Elsheimer : la perception est assurée, la prise de décision possible, mais le courant se perd au long des synapses ! »


On parla enfin de ces animaux préhistoriques attaqués par de grands fauves et qui, du fait de la lenteur ou de l’approximation de leur relais nerveux, ne sentaient la douleur que plusieurs minutes après la première blessure… ils étaient alors à moitié dévorés !


« Rassurez-vous, monsieur le commissaire, on n’a pas été dévoré et je vous en remercie à la hauteur de votre contribution plus que méritante ; je vous remercie aussi de votre « sortie » : je crois que çà n’a pu leur faire que du bien pour l’avenir. »




-§-




Bref, ils étaient bien en réunion à Constantinople, sur le sexe des anges, alors que tout croulait autour d’eux !


On n’en n’a pas tiré les leçons, bien au contraire, et cette manie a perduré au cours des époques à telle enseigne que pour signifier de nos jours que quelqu’un n’est pas immédiatement accessible on dit : « il est en réunion », en ne se donnant pas même le mal d’y ajouter un accent de sincérité.


Dans ces lieux névralgiques (mais atteints de névralgie) les informations réalistes ne parviennent plus aux emmurés des conclaves de l’urgence qu’après maint relais, filtrages, « rewrittages ».


Sur la porte d’entrée il y a en effet écrit en lettres définitives : « ne pas déranger car nous sommes en réunion …».


Cette consigne, cet ordre, servent de repoussoir à tout ce qui pourrait être mal dégrossi, hors hiérarchie, non recoupé, non analysé, non remis dans le contexte… et pourtant si vivant, si utile !


En symétrie : « On leur dira après » devient le réflexe de la base laissée seule sur le théâtre des opérations, débordée et critique vis-à-vis de ses chefs « dévoreurs de petit fours à l’ombre (ou « au chaud » selon la saison) »


Et Constantinople n’en finit pas de chuter !


Quelquefois, à la fin de la réunion de crise, on annonce l’arrivée d’une haute personnalité qui vient se rendre compte précisément « de l’efficacité du traitement de la crise… ».


Alors, vite, on programme une nouvelle réunion et on convoque à nouveau les donneurs d’ordres, les sous donneurs d’ordres, qui viennent de quitter la salle.


On rameute aussi une bonne partie de la base, jusque-là sur le terrain, pour exécuter désormais des taches aussi importantes que servir de suite à la personnalité ou surveiller les alentours de ce nouveau colloque.


A la fin de ces cycles de concertation « crisantes » de grosses surprises peuvent attendre les participants : les données sur lesquelles ils ont doctement disserté sont maintenant bouleversées, rendant inadaptées les décisions prises collégialement sous les lambris.


Que faire ? … une autre réunion ?


Parfois même la conjoncture et encore plus sévère :


Ainsi à Constantinople, à la réunion, le sexe de l’ange est apparu pour la première fois non dissimulé, incontournable, brut et offensant dans sa présentation, mais c’était trop tard !




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« Au secours, il est maudit et en rut : c’est Belzebuth !»


L’ange leur apprend que leur civilisation a disparu, qu’ils ne sont plus rien, qu’ils gisent dans la fange, le cou rompu.


Ils quittent leurs bancs dans la confusion et la consternation.


Recueillons ici le dernier souffle de l’estafette de Constantin XII arrivée à la porte de la cellule de crise :


Il s’effondre alors au pied du sbire qui garde l’entrée, ce dernier demande :


- « Qui êtes vous ? »


- « Je suis l’estafette de Constantin XII, on n’a pas réussi à joindre jusque-là les généraux qui sont ici en réunion, c’est urgent ! »


Le sbire consultant sa liste :


- « Vous n’êtes pas sur la liste des personnes prévues à la réunion, vous ne pouvez pas entrer… »


Au même moment les participants à la réunion, les yeux encore impressionnés par le sexe de l’ange et les oreilles ébaudies par ses révélations, sortent et butent sur le corps agonisant de l’estafette qui murmure sans que personne ne l’écoute :


« Mehmed II entre actuellement dans la Constantinople, il est escorté de trente mille mahométans. Je « viens d’apprendre que Constantin XII se serait réfugié dans la Basilique Saint Sophie « entouré de quelques guerriers courageux, il serait blessé, non, occis ! J’entends de partout « des cris, des crépitements, on dit que les femmes sont violées, les hommes égorgés… çà « s’approche ! Ils sont trop forts ces Turcs ! »


Quelqu’un voit le pauvre homme gisant et dit :


« Qui est-ce ? »


Le sbire répond :


« Estafette… ? »


Le premier rétorque vivement à l’endroit du sbire :


« Malotru de sbire
(c’est du turc et çà veut dire approximativement : “on n’a pas gardé les raloufs ensemble !”),


“Reste à ta place, sinon tu vas entendre parler de moi, non mais… ! »




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