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17/10/2010

les chiffres de la police : ah, ah, ah !

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COMPTONS  (ou CONTONS) ENSEMBLE  LES  CHIFFRES  DE  LA  POLICE

 

 

L’habituelle polémique sur la différence entre « les chiffres de la police » et ceux des syndicats me fait encore une fois sourire… c’est le mouvement perpétuel inventé par le pouvoir ! S’il est vrai que les organisateurs des manifestations ont intérêt à gonfler les effectifs, nos gouvernants eux, sont encore plus tentés de tricher. De là à dire qu’ils trichent… je vous laisse juges (bien que les juges n’aiment pas les laisses).

Comment, dans le concret, ça se passe côté police ?

Les fonctionnaires des RG étaient chargés de donner au seul préfet les chiffres relevés sur le terrain de la manière la plus objective possible.

Pour ce faire je choisissais quelques fonctionnaires sérieux et expérimentés qui se plaçaient à certains endroits stratégiques du passage de la manifestation (rétrécissement, pont surplombant et – plus rarement- vue de plusieurs fenêtres permettant de prendre des photos pour une épreuve-panorama). Des chiffres partiels étaient communiqués à la préfecture dès de début du rassemblement puis, dés que possible, le chiffre définitif obtenu par la moyenne des relevés de chaque compteur. Nous nous enquérions aussi pour les transmettre des chiffres donnés par les organisateurs à la presse. Les journalistes nous demandaient les nôtres sur le terrain ; nous leurs donnions les vrais ou pas… selon, en leur précisant toujours que le seul chiffre officiel de la préfecture comptait (« car leur compte est bon »).

La préfecture sollicitée ne tardait pas en effet à  donner SON chiffre qu’elle baptisait « chiffre de la police » même si il était très différent du notre… sachant très bien que nous ne pourrions pas protester contre le vilain mensonge. Le préfet d’ailleurs, très souvent, pour ménager sa bonne conscience, révisait le chiffre donné par notre service (seul statutairement missionné pour ce recueil) à partir des chiffres fournis par d’autres « correspondants »  comme policiers du commissariat, gendarmes, journalistes, vieux colonels de passage à la préfecture, voire chauffeur de Madame  (« qui a vu la manif par la fenêtre, et c’est pas la première qu’il voit de manif !»), tous ces collaborateurs occasionnels du renseignement (de l’ordre des  béni-oui-oui) présentant de BONS chiffres, agréables à ouïr par le gouverneur local, sachant très bien dans quel sens il fallait caresser son poil (souvent de mauvais poil après avoir reçu le « définitif RG » !)

Comme par hasard (ainsi remastérisé) ce chiffre préfecture rebaptisé « police » correspondait aussi à ce que le préfet et le ministère de l’intérieur anticipaient avant même que le cortège ne s’ébranle (et s’ébranler dans la rue ce n’est pas bien joli…  mon bon monsieur !)

Ce n’est pas que nos résultats soient très scientifiques : on estimait par rang combien de participants, puis combien de rangs pour la manif (un rang à l’envers, un rang à l’endroit on tricotait notre écharpe ! Préfet,  arrange ton col !). En tous cas on essayait d’être bien honnêtes, nous, sinon pas de comparaison possible entre deux manifs, donc pas de moyens de savoir si la participation a augmenté ou non…

Le préfet nous signifiait assez souvent le chiffre qu’il donnait à la presse et au ministère, espérant que nous nous alignions sur lui (nous signifiant ainsi implicitement que nous avions mal compté) puis il lisait avec attention les messages et notes que nous rédigions à son intention pour décrire la manif car il savait que notre direction à Paris était aussi destinataire de ces travaux. S’il ne retrouvait pas SON chiffre mais le nôtre, je ne vous dis pas l’engueulade ! A telle enseigne que nous étions obligés – pour des évènements particulièrement sensibles - d’écrire le chiffre du préfet mais de téléphoner le nombre exact de participants à la direction des RG en leur demandant de ne pas tenir compte des chiffres portés sur nos écrits. (Ils arrangeraient bien leur bouillabaisse là-haut, basta ! d’ailleurs vous connaissez la recette marseillaise : « quand ça bout, il y a baisse ! »)

Vous commencez à comprendre !

Allez, je vais être objectif, je vais vous donner les cas extrêmes des deux camps : camp préfectoral, camp organisateurs :

Pour les organisateurs, le plus outré de ce que j’ai pu voir, a été le titre cinq colonnes à la une et en rouge d’un quotidien communiste de province après une très belle manif : « AUTANT QU’A LA LIBERATION». Très fort ça ! Enorme et invérifiable car les principaux quotidiens de cette capitale régionale avaient collaboré pendant la guerre et, (avant d’être récupérés par un avocat résistant qui fut maire et même ministre de l’intérieur) avaient cessé de paraître dans la période considérée, ses dirigeants ayant à leur tour pris le maquis… donc pas de référence autre que celle du même journal communiste, feuille alors clandestine, qui tout à sa joie et à la fête de la libération, avait omis de compter… ils n’en avaient pas besoin alors, les communistes !

Pour les préfets, le bonnet de Midas ira à celui d’un département viticole très remuant (pas le préfet, le département quoique…), préfet qui contestait régulièrement mes chiffres concernant le nombre de vignerons engagés dans les actions très violentes dont nous rendions compte.

« Ils sont bien moins nombreux, ce n’est pas possible vous avez de la sympathie pour leur cause et leurs exactions ! Moi, je fais tout pour qu’ils décrochent des manifs et vous, vous expliquez qu’il y a de plus en plus de participants ! »

Cela était bien entendu un avertissement sans frais (et pas le frais du rosé, ni du champagne…) délivré depuis son bureau. Je savais qu’il chercherait à me piéger… je ne fus pas déçu !

Ce jour-là les viticulteurs nous avaient tout fait : feu à une perception, feu de pneus sur le ballast SNCF, poteaux indicateurs arrachés, camions citerne vidés et enfin péages de l’autoroute brûlés…

Je me rendais à la  préfecture après la fin des hostilités et je fus reçu sans attendre par le préfet bizarrement détendu :

« Bonjour monsieur le commissaire, j’ai lu vos messages et rapports : comme toujours vous avez fait très fort pour vos amis les vinassiers ! Je lis par exemple ici au péage de l’autoroute à 17 heures 15 : « une centaine de viticulteurs environ », je peux vous dire qu’ils étaient tout au plus 20 ! »

« Pardon ? » dis-je (et non pas : « pardon monsieur le préfet je ne pêcherai plus »)

« Vous avez intérêt à acheter des lunettes, j’étais pendant l’attaque du péage avec le secrétaire général en hélicoptère au-dessus, nous les avons comptés ! »

Je ravalais ma salive et mon humiliation en tentant : « j’étais sur le terrain aussi à ce moment là, monsieur le préfet, j’ai compté moi-même… »

« Voyez… voyez mieux  et dans tous les sens du terme, commissaire ; je ne vous demande que ça »

Je rentrais au service la crête basse et me fis communiquer la chronologie de toute la manifestation, le chrono des échanges radios et là une évidence me sauta aux yeux : l’hélicoptère de la sécurité civile que le préfet et le secrétaire général avait emprunté avait effectué « un statique » de deux minutes  seulement au-dessus du péage à 17 heures 25 alors que nous annoncions au même moment un regroupement de la quasi-totalité des véhicules des viticulteurs dans le village voisin de l’autoroute. Au moment de « l’observation sauvage de nos corps préfectoraux héliportés » la majorité des manifestants était donc soit dans leur véhicule soit déjà au village,  une vingtaine restant probablement encore autour du péage en feu.

Expliquez cela à un chef qui s’est donné du mal pour vous démontrer que vous travaillez mal ! J’y suis parvenu… ouf ! (J’avais la chance, en la circonstance, de ne pas me mesurer à un buveur d’eau ou autre pisse-froid) ; j’ai même pu expliquer :

« Les voitures des viticulteurs mêlées dans la circulation n’ont pas de gyrophare ni même de pied de vigne dessiné sur leur toit, les apparences vues du ciel sont souvent trompeuses » (le Bon Dieu même le sait !), de plus, monsieur le préfet, si vous diminuez systématiquement les chiffres de participation d’une manif à l’autre, comment pourrez-vous expliquer à Paris, un jour,  qu’une compagnie de CRS n’a pas réussi à contenir une vingtaine de viticulteurs ? »

L’homme était intelligent et le tout resterait entre nous, juré : je fus donc absout !

Alors les chiffres des manifs… !

Il doit cependant y avoir des moyens de compter de manière incontestable : on compte bien les virus dans un centimètre cube de bouillon de culture, les étoiles dans des millions d’années lumière d’une galaxie perdue…

Virus ou étoiles, selon ceux qui vous considèrent, en tous cas manifestants, on vous trouvera bien un nombre qui vous aille bien, (aïe,aïe, aïe...) comptez sur nos dirigeants éclairés :

Faudra-t-il vous demander de franchir les tourniquets d’une station de métro, de piétiner une bascule, d’apposer votre index sur un mur des lamentations en verre, de porter une puce… le tout au nom de la culture du chiffre ?

La culture c’est qui reste quand on a bu le bouillon… on compte sur vous pour le leur faire boire !

 

 

27/06/2010

gitan suspends ton vol

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Ô TEMPS SUSPENDS TON VOL ! ...

 

...et vous, heures propices suspendez votre cours !

Lamartine, (Le Lac)...

 

(J’ai beau avoir suivi pas mal d’études, je n’ai jamais vu une heure de cours suspendue pour que l’on puisse aller tous uriner… l’imagination des poètes c’est quelque chose !)

Comme il n’y a pas le feu au lac, je vais prendre le temps de vous raconter une petite chronique…

Jeune stagiaire, frais émoulu (frais ? bof… mais bien moulu !) d’un an d’école supérieure de police, j’effectuais mes deux mois d’apprentissage en sûreté urbaine, le versant judiciaire du travail de commissariat.

Nous avions assez brillamment mis fin aux activités, on ne peut plus artisanales, d’une bande de « gens du voyage » (le malheur c’est qu’ils ne l’étaient pas tant que ça, du voyage…  quand ils étaient là, quelle douleur !... normal c’est dentaire !) qui écumaient châteaux, manoirs et chaumières de la région…

Tandis que nos gens écumaient maintenant en cellule, leur butin composé d’œuvres d’art, meubles, trumeaux, manteaux de cheminées, tapis, tapisseries, porcelaines, services de table divers, bibelots, bijoux anciens encombraient le moindre recoin de notre hôtel de police vétuste uniquement composé de recoins !

Pour libérer nos précieux coins et recoins nous fûmes donc, en toute logique, obligés d’exécuter une nécessaire danse des canards : des listes détaillées de tous ces objets précieux parurent donc dans les différents quotidiens locaux avec un rendez-vous pour une exposition, à jour dit, du contenu de toute la caverne d’Ali Baba dans la cour du commissariat.

Si nous avions bien quarante voleurs, nous ne pouvions, faute de moyens, engager quarante déménageurs…  Ali a du connaître le même problème !

(Pour faire court …) Disons que tout le personnel de la grande maison fut réquisitionné pour transférer la fine marchandise des recoins vers la cour.

Quelques antiquaires et brocanteurs venus aux nouvelles furent,  item, sommés d’apporter de l’aide ou de déguerpir sans rien connaître du trésor ni des plaignants qui allaient bientôt récupérer leur bien… Il est vrai de dire que ce procédé nous permit de profiter à l’envie des muscles et de l’expertise des mercantis, car aucun ne fit défaut !

Ainsi, pour cette grande manutention, je me trouvais attelé avec un homme de l’art, pas broque du tout, qui avait compris qu’une brocante - bien que de bric et de broc -  peut lâcher beaucoup de briques.

Après une dizaine d’allers et retours mi-pondérés mi-délestés (soit : « impedimenta et expedimenta » en latin d’antiquaire), nous  avions – comme on dit à Marseille - les bras « qui pendaient  jusque s’à terre » et les jambes «qu’on dirait des ressorts de chemin de fer »… quand nous vîmes dans la pénombre d’un réduit… trois horloges de type comtales à balancier de cuivre.

Cuivre, nacre, verre ciselé, bois précieux, fine marqueterie, mécaniques de précision et signatures à la main en travers de cadrans émaillés donnaient à ces tours - de près de deux mètres -  élevées au génie humain, un air de grandes dames  dans leurs habits anciens.

Le professionnel ne put contenir un « oh ! » admiratif, confus mais respectueux, tel celui du page mis fortuitement en présence de la reine au bain, nue et alanguie ! Il m’expliqua les beautés évidentes et cachées de ces pendules, les tâta (après les grandes dames et la reine voici les tatas… quel parterre !), et me supplia de lui présenter le moment venu le plaignant aux trois jaquemarts (… !…?)

Je finis par lui dire : « Allez, cessez d’en faire une pendule ! Terminons notre besogne, mettons les deux plus petites sur la grande et zou, l’un devant, l’autre derrière, on les porte dans la cour ! »

Le petit bonhomme au teint de cire (d’antiquaire) protesta vaguement  qu’on prenait des risques (en bas latin, yiddish ou syrien, je ne sais…) et agrippa le fond de la grande pendule sous ses sœurs déployées devant lui, votre serviteur fit de même, les mains en bec vers l’arrière et tournant le dos aux objets et à notre homme,  et nous partîmes ainsi remontant le temps perdu.

Certains collègues nous croisant semblaient frappés de stupéfaction : ils avaient du penser- je le crois maintenant en y réfléchissant - avoir coupé la route du cortège funéraire de trois sœurs siamoises qu’un mauvais chirurgien n’aurait pas réussi à séparer ! Nous, avec une régularité d’horloge, réglions au mieux nos pas…

Nos pas oui, pas nos hauteurs ! Elles étaient très différentes et si mes bras étaient simplement tendus, les siens étaient contractés en permanence et son menton dépassait à peine du tas de pendules ! La fatigue survenant ou l’envie secrète de faire corps avec les trois double-corps entraîna mon aide jusqu’à la chute et je me retrouvais tirant seul, comme s’il s’agissait d’une brouette, la grande pendule du dessous (ah, vous la connaissez aussi ?)

Le spectacle rare de deux pendules vermoulues et explosées livrant au sol leurs rouages, leurs bris de verre, leurs écailles de laque, leurs tarets et leur noble poussière n’était rien à côté de la bande sonore de notre exploit : un tintement étouffé mais redondant,  comme d’outre-tombe, probablement apparenté à celui qui sonne la dernière heure du dernier jour avant les trompettes du jugement dernier, retentit, encadré de craquements et  gémissements, peut-être d’âmes perdues jaillissant de bois mortifiés par le temps… horrible !

Ce son reste fixé dans ma mémoire comme celui de la première « réduction » (exhumation des restes de différents défunts d’un caveau suivie d’une mise en bière dans une seule cercueil) à laquelle il ne fut donné d’assister : clapotis et gargouillis de la vase du caveau d’où on extrait les dépouilles mortelles, son creux des crânes que l’on dépose sans ménagement sur la pierre tombale… du rare là aussi !

En fait de mort et de survie, j’ai bien crû que notre brocanteur ne passerait pas l’heure (bref qu’il passerait… ou trépasserait, bizarre ça !), il courait dans la cour, cramoisi,  en s’arrachant les cheveux par touffes et en criant : « malheur sur nous nous avons cassé deux pendules ! Mais ce n’est pas possible ! »

Quant à moi, je restais un bon moment interdit comme le moribond que l’on croit mort et qui voit une main amie arrêter le balancier de la grande pendule familiale…

« Omnes vulnant ultima secat » : « toutes blessent la dernière (heure) tue », c’est ce que l’on écrivait sur les cadrans en parlant des heures : vous étiez donc averties mes horloges disparues !

Gitan suspends tes vols,  Adieu chères pendules !

 

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Lamartine (Le Lac)

12/06/2010

l'impossible français

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« Impossible n’est pas français » disait Napoléon, Midas de son temps selon ceux de ses subordonnés, rares, qui prétendaient avoir aperçu ses oreilles d’âne (probablement sous son bicorne de  Guardia Civil où il les cachait) ; mais ces collaborateurs, non plus d’ailleurs que son bon peuple, n’avaient jamais mis en cause sa crédibilité : le suivant partout, ils en redemandaient après chaque raclée…

Henri IV n’en avait pas, je le sais, sous son panache…  mais çà ne lui a pas porté bonheur pour autant !

Nos Midas contemporains, qui en ont,  nous les cachent de plus en plus difficilement : aussi leurs demandes impératives (à défaut d’être impériales) apparaissent parfois décalées voire surréalistes… Elles sont donc presque toujours rectifiées par les exécutants mais considérées comme exhaussées quand même car, heureusement, ils ont la vue aussi courte que les oreilles longues ! J’ai usé souvent de « ces simplifications » et m’en suis très bien porté… (Elles m’ont évité probablement de me faire gauler pas loin d’une paillotte, ou dépailler pas loin d’un gaulliste…) 

Il m’est tout de même arrivé de faire vérifier sur ordre si la pompe d’une station service à laquelle s’était servi le préfet directeur central des RG en villégiature dans mon ressort n’était pas bidouillée ; il avait trouvé, déjà à l’époque, le plein trop coûteux pour sa maigre paye ! Au début je croyais que c’était un gag, ou une punition (« vous me ferez dix pompes »). Mais non, mais non, c’était un vrai ordre de mission ! Il ne fut pas trop difficile d’opérer le contrôle et d’une manière scientifique, avec un jerrycan… Tout baignait ! (quand jerrycan eut bu, Ubu cane Jarry et je ricane)

Parmi les demandes les plus loufoques, je citerai sans réfléchir les exigences de prévisions pour toutes les élections, politiques, syndicales ou consulaires ; on recevait ainsi, trois ou quatre fois avant la consultation des feuilles de prévisions en voix et en pourcentages pour chaque candidat et pour chaque liste. Nos divinations devaient être fournies selon un calendrier obligatoire à notre préfet et à Paris. De la même manière, le soir des élections, nous devions produire, à partir de quelques résultats partiels dans des bureaux-tests que nous avions sélectionnés, le résultat final anticipé !

Cela probablement pour que le préfet puisse très rapidement congratuler le vainqueur attendu et se constituer en cellule psychologique pour que le battu potentiel  puisse faire son deuil des prébendes perdues : j’ai toujours admiré l’habileté de nos membres du corps préfectoral en la matière  (ils opéraient un peu comme ces kinés qui massent deux patients dans deux salles différentes selon deux thérapies opposées)

(En allant jusqu’au bout de la logique, on aurait pu faire l’économie du déplacement des citoyens vers les urnes : il aurait suffi de nous faire confiance et de publier notre dernier pronostic validé au Journal Officiel.) 

Comment s’établissaient ces prévisions ? D’une manière très pragmatique (les mathématiques de Prague, vous connaissez … ?) A la « va-comme-j’te-pousse »,  à la « fais-gaffe-à-la-mousse », à la « je-sème-à-tous-vents-comme-Larousse », il me faut bien l’avouer à ma plus grande confusion. Chacun avait son truc : les faire établir par tous les partis politiques concernés puis prendre la moyenne arithmétique de ces prévisions, extrapoler à partir de résultats relevés sur la circonscription au cours de consultations antérieures et jugées comparables, se servir des cent dernières grilles gagnantes du loto, dresser des cierges à Saint Antoine que l’on prie pour les causes perdues…

« Mais vous aviez les sondages RG, çà c’est du scientifique… » - me direz-vous.

« Vous n’avez rien dit ? » ; « tant pis, je vous explique quand même… »

Les sondages effectués dans notre zone géographique l’étaient par des fonctionnaires RG venus d’ailleurs (de Paris ou d’autres départements), placés sous la responsabilité d’un gars de la direction centrale débarqué pour la circonstance et qui dirigeait les équipes de sondeurs hors la vue du patron local et de ses fonctionnaires. Le parisien repartait avec les enveloppes-réponses sans rencontrer ou dire qui ou quoi que ce soit.  Alors pour nos prévisions : banzaï ! On était un peu comme ces zoologues qui auraient voulu capturer un félin en battant la campagne au hasard et sans équipements  tandis que d’autres le feraient avec un récepteur goniométrique calé sur l’émetteur attaché au coup de l’animal !

Cerise sur le gâteau : la direction se croyait obligée de donner les résultats (prétendus scientifiques) des sondages au préfet ou à l’élu qui était en lice : ils étaient donc souvent en désaccord avec nos prévisions  (nées de nos cogitations paraplégiques).

« Il faudra que vous révisiez vos pronostics, monsieur le commissaire, ils sont très loin de la réalité… », se régalait alors de nous lancer le préfet ; l’élu quant à lui nous battait froid nous signifiant : « vous ne m’aimez décidément pas, monsieur, car on m’a dit que vos prévisions me concernant sont moins bonnes que vos propres sondages ! »

La chose s’aggravait encore le jour des élections si nos prévisions avaient eu tort par rapport aux sondages RG (que tout le monde connaissait maintenant mais que nous n’avions toujours pas vus) et même si nos prévisions étaient bonnes contre ces sondages… les sondages étant signés RG, l’opprobre était donc encore pour nous !

J’oubliais que pour corser un peu le tout… (J’ai mis « corser » à tort car en Corse chacun vote comme sa famille a toujours voté, comme son clan vote : prévisions simplifiées… ! Alors « corser »… !) ; disons, pour nous aiguillonner un peu plus… (Là, les Corses sont très forts…) le préfet faisait réaliser en parallèle des prévisions par les membres de son cabinet… qui utilisaient en douce, devinez quoi… ? Nos prévisions et nos sondages, bien sûr !… (C’était le troisième mode possible pour notre exécution…au cas où on aurait survécu aux deux autres… même acharnement que pour l’assassinat de RASPOUTINE par le prince YOSSOUPOV…)

Si j’étais vulgaire je dirais : « imbaisable tout çà ! »… Ah ces longues soirées électorales où nous risquions d’être la risée de tout un département, jusqu’au dernier des attachés parlementaires ou des commis de préfecture, qui, gavés de petits fours et de primes pour travail effectué un jour de repos hebdomadaire, soupèseraient à l’envie notre infortune (elle, assortie d’une absence de primes et souvent privée de la fameuse ronde de petits fours… c’est vrai qu’en fait de four on avait la dose !) Ah, ils nous ont collé souvent ces oreilles d’âne, méritées pourtant par nos seuls chefs qui feignaient d’ignorer qu’en contrepoint du fameux « impossible n’est pas français », il y a le proverbe tout aussi sagace : « à l’impossible nul n’est tenu » !

Nous avions heureusement - dans ce domaine - nos petites vengeances : l’une d’elle consistait,  pour des élections nationales (présidentielles ou législatives), à échanger les résultats des sondages que nous avions pu tout de même recueillir chacun de notre côté (en soudoyant l’équipe des sondeurs opérant sur notre département ou les secrétariats du préfet ou du parlementaire récepteurs des résultats par exemple).

On instituait une sorte de bourse des résultats de région à région sur le principe : « mes sondeurs ont été chez toi, je te donne les résultats ; les tiens ont été chez Francis, donne lui ses résultats, il me passera les miens recueillis par ses gars ». Ainsi on a pu se délecter en connaissant à l’avance l’échec d’un président qu’on n’aimait pas trop et qui était de plus en plus seul à croire en sa réélection… c’est celui-là même qui a demandé que les RG ne fasse plus de sondages… (les confiant au privé pour le plus grand bonheur  du contribuable), vous voyez de qui je parle ? Il cassait de cette manière le thermomètre qui lui parlait de sa maladie. (Résultat : il l’a eu dans le… bloup. « Bonchoir mesdames, bonchoir messieurs… »)

Allez, on quitte les ors des préfectures et des hôtels départementaux pour le terrain, pour l’arène même ! Je vais vous parler de razzetteurs (… pas de razzieurs, quoique…), car nous avons été, fonctionnaires, chargés d’arracher le petit nœud de ruban entre les cornes des taureaux dans le soleil du Midi, mais oui !

Ollé ! Un sous-préfet nous avait organisé cette petite partie entre les vignes du Languedoc où « s’exprimaient » la fougue et l’allant mugissant d’une bonne centaine de viticulteurs piqués par la baisse du cours du vin et des importations de moûts étrangers. Outre la quête  des cibles habituelles soumises à leur colère dévastatrice (perceptions, péages d’autoroute, citernes de transporteurs étrangers, panneaux de signalisation routière, infrastructures ferroviaires), la horde (les uns d’Attila et les autres vandales allant tout de goth) se donnait bien du mal pour essayer de nous coincer, nous qui les suivions depuis l’aube et établissions (par chemins) la geste de leurs faits, méfaits et gestes…

Je venais d’entendre sur nos ondes que les CRS au contact des éléments avancés des manifestants, arguant de l’agressivité de leurs protagonistes, demandaient de différer la charge ordonnée par le sous-préfet. Ce dernier, voulant éviter une émeute, venait d’approuver cette reculade quand il nous demanda, très hertzien : « où vous en êtes de l’identification des participants aux incidents ?». Je lui fis réponse qu’elle était en cours mais que la plupart de nos clients avaient dissimulé les plaques minéralogiques de leurs véhicules sous de larges bandes adhésives de plastic foncé.

La réponse la plus étonnante ne tarda pas : « Eh bien attendez qu’ils s’arrêtent quelque part et arrachez ces bandes que l’on sache à qui on a affaire ! »

Dans la pratique cela voulait dire qu’à quatre, connus comme flics (et comme pots de colle…), nous devions aller provoquer la centaine de manifestants que quatre vingt CRS refusaient d’affronter ! (J’en restais scotché… !)

Est-ce que le sous-préfet nous sur-préférait au point de nous percevoir en Rambo (s)  capables d’anéantir les armées Viêt et Mogol réunies tout  en téléphonant à nos fiancées et en dégustant une papaye ? Est-ce qu’il voulait donner une leçon de bravoure au forces cuirassées en sacrifiant quelques estafettes (… oui çà va l’être, ta fête !) ? Avait-il essayé d’éponger, héroïquement seul dans son bureau, tous les invendus d’une viticulture en crise ?

On ne l’a pas vraiment su et il n’eut jamais notre réponse : notre radio étant bizarrement tombée en panne après la réception de son ordre… Et, la journée de protestation ayant été très longue, ce n’est que le lendemain, une liste bien bidouillée en main, que nous reprîmes contact avec ce quasi de préfet.

« Ah, je vois que vous avez pu faire le nécessaire pour les participants ! Bravo ! »

« De rien, de rien, c’est la routine, monsieur le sous-préfet ! »

Une dernière pour la route ? (vous verrez que c’est bien le cas de le dire…)

Allez, cette fois parlons d’un préfet de région…

Là aussi un coup de chaud sur la tournante ?

Probablement.

Nous lui avions annoncé qu’une manifestation prévue dans son chef-lieu serait principalement constituée d’éléments venus d’une autre ville de son département. Ces manifestants prendraient pour venir – selon nos informations - le tortillard touristique local, desservant à la belle saison les patelins pentus d’un arrière-pays géographiquement plus que tourmenté. J’insiste sur pentus car cette caractéristique retint plus que de raison l’attention de notre gouverneur régional dont l’imagination fertile comblait assez souvent les trous d’air d’une intelligence très basique.

Se tournant vers moi en pleine réunion de police, il me demanda :

« Monsieur le commissaire, avez-vous trouvé le moyen d’empêcher ces trublions de rejoindre notre ville ? »

« Non, monsieur le préfet… » (Voix off : « Au secours Charles Quint, l’Espagne se meurt, l’Espagne s’éteint ! »)

« Pourtant c’est simple… personne ici n’a une idée ? »

Je vis le gendarme et ses cinq sardines se courber un peu plus vers un dossier certainement très urgent, mon collègue de sécurité publique, écartant les bras, me faire le geste d’innocente confiance que le chrétien devait esquisser vers son dieu peu avant le lâcher des lions (et je te relance ainsi la patate chaude…)

« Il faut que ce soit moi qui trouve ? » (Silence)

« Monsieur le commissaire, s’il vous plait, vous m’envoyez deux de vos gars des RG dans la rampe du col de… (une des plus forte d’Europe pour les trains), là où notre « express » patine sur les feuilles d’arbre une fois sur deux, vous leur demandez de répandre sur la voie de l’huile de vidange et de remettre les feuilles… : le train arrivera après la fin de la manif ou n’arrivera jamais, le tour est joué ! »

(Off: « oh la belle bleu... wait and see. »)

« Je vais étudier la question monsieur le préfet, je vous rendrai compte… »

Je ne sais plus très bien ce qui se passa, mais les organisateurs modifièrent l’organisation du voyage peu avant la manif (ils n’avaient peut-être pas obtenu un tarif-groupe) : ils décidèrent de venir par la route. La journée se déroula sans incidents et les vacanciers continuèrent à s’émerveiller, seuls, du spectacle du balayage et du sablage des voies à l’ancienne en pleine forêt domaniale.

Ce préfet, par la suite, devint avocat… (Là, l’esprit inventif çà paye !) S’il possédait un point commun avec celui des paillotes (mais je ne dirai pas lequel… na !), il ne disposait pas, à ses ordres, du même commissaire… heureusement pour lui, tant pis pour l’autre.

D’autres histoires, tout aussi édifiantes, ne sont malheureusement pas racontables étant couvertes par le secret défense (qui nous poursuit jusque dans la tombe et sert de viatique à la respectabilité de pas mal de nos anciens employeurs), mais si je vous dis que c’est en ce domaine que l’on a vu au plus prés les belles oreilles dont Midas était doté : des oreilles sacrées, mais éléphantesques tout de même, (sauf ton respect, Ganesch), vous me croirez sur parole ?

Allons, accordons deux oreilles pour finir à ce préfet des Pyrénées centrales qui coupa la corde assurant un directeur départemental des RG à son poste pour le précipiter dans le vide administratif, lui montrant qu’en haute montagne comme en haute mer une faute ne pardonne pas.

Quelle faute professionnelle avait-il commise ?

Il avait refusé d’utiliser les maigres troupes dont il disposait pour élucider l’énigme locale du siècle : l’assassinat à la chevrotine d’un garde forestier sur les alpages en saison de chasse interdite. Prétextant que ce n’était pas son domaine de compétence et que les pandores saisis par le juge d’instruction ne comprendraient pas cette confusion des genres et des emplois : il était allé direct dans la machine à broyer !

Il aurait pu quelques semaines, aux frais des contribuables, coucher à l’abri, humer l’air des cimes, ouïr tous les échos, interroger l’eau glacée des sources, planquer auprès des terriers des marmottes, apprendre à écrire au corbeau ! Pas bien adapté au terrain ce commissaire, il méritait donc de partir ! Le garde forestier avait été tué par un braconnier mi-cloche mi-renard comme l’ont établi sans peine les gendarmes, le commissaire par un préfet pas même mi-d’as.

« A l’impossible nul n’est tenu » dit le proverbe français… mais Napoléon, alors ? « Impossible n’est pas français » qu’il disait ! Comment faire ?

« Faîtes au mieux et rendez-moi compte » telle est la formule ad hoc ; messieurs qui décidez : donnez leur cette consigne et vos collaborateurs trouveront la bonne martingale. Ils l’auraient d’ailleurs empruntée, hors de votre vue, pour exécuter un ordre aberrent, un ordre puisé dans votre grande gidouille !

Pour les autres, aussi fêlés que vous vous permettez parfois de l’être, préparez-vous à  vous éclater contre murs et moulins à vent avec eux…

Si vous êtes masos c’est bon : votre autorité ne sera pas contredite et vous allez beaucoup souffrir…

Un vieil adage dit:

 

 

« Chantez à l’asne, il vous fera des petz ! »

[Ducatiana, vers 1406]